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François Delahaye, Chief Operating Officer, Dorchester Collection – PDG du Hôtel Plaza Athénée, Paris

Ma curiosité sur la carrière de François Delahaye révèle qu’on peut bien réussir une carrière brillante et toujours trouver qu’on aurait pu mieux faire.

François Delahaye

Je voulais surtout l’interroger sur sa motivation, que je trouve parfois élusive pour mes étudiants et mes clients en coaching.

Une carrière satisfaisante, est-elle le résultat d’une révélation intuitive? d’un planning cartésien? d’un enchaînement d’opportunités – identifiées et relevées – sur le chemin du hasard?

Tous les modèles sont valables. En voilà un qui brille de par son originalité et la passion qui l’anime.

Que sont les “moteurs” dans votre carrière – les personnes ou événements qui vous ont inspiré de devenir ce que vous êtes devenu aujourd’hui ?

Originaire de Lille dans le Nord de la France, François Delahaye me raconte qu’il naît dans une famille bourgeoise ( son père fut dentiste ) avec quatre enfants. Il entame le vif du sujet sans s’épargner, en précisant que, jeune, puisqu’il n’atteignait pas les attentes scolaires de ses parents, il a dû subir des batteries de tests et d’évaluations.

“Mes parents voulaient savoir si j’étais normal,” clarifie-t-il.

Sans sauter un pas, il identifie la motivation dans sa vie comme étant une “série d’accidents” dont le premier fut le malheureux décès de son père lorsque le jeune François n’avait que 13 ans.

Se sentant seul sans père, il entérinait vite l’obligation de s’en sortir, seul.

La voie scolaire fut jonchée de souffrance. Il entend toujours la voix de sa mère dire, “Tu es bête, tu es nul, tu manques d’attention!”

Convaincue que ses difficultés scolaires furent un manque de bonne volonté du malheureux garçon, elle décide de le punir pour ses mauvaises notes en lui imposant deux mois de stage dans une cuisine, pour apprendre le sens de l’effort.

Et c’est là où le jeune François a trouvé le deuxième moteur de son ambition. Il est agréablement surpris quand son oeuf mayonnaise plaît et, encore mieux, méritait un salaire. Il jure avoir appris davantage pendant ces deux mois de stage en cuisine que pendant toute une année à l’école.

Par la suite, il rejoint l’internat d’une école spécialisé (EPA Saint Cergues, en Suisse ) où il bénéficie d’un accompagnement attentionné. Bientôt, il part en Angleterre travailler comme chef de rang au Chester Grosvenor Hotel, dans le Cheshire.

Là, encore un heureux “accident” : l’hôtel fait appel à ses services lorsque le Duc de Westminster, propriétaire de l’hôtel, cherche à remplacer son majordome (butler) personnel pendant six mois. (Delahaye sourit à l’ironie car plus tard le duc deviendra son client à l’hôtel Plaza Athénée, Paris.)

Jamais deux sans trois!

Le troisième moteur qu’il identifie, bien que pas forcément chronologique, fut son amitié durable avec l’un de ses camarades de classe dont le père fut un grand industriel dans le textile, très aisé et assez affable pour inviter son fils et François à l’accompagner dans ses déplacements en avion privé et en voiture avec chauffeur.

Surtout, rappelle Delahaye, “Il a pris le temps de me parler et j’ai beaucoup appris de lui!”

Le jeune François, très à l’écoute de cet homme modèle – un père de coeur autant que de circonstances – prends vite goût aux privilèges attachés à cette amitié ainsi qu’à ceux attachés à la richesse.

Une nouvelle ambition se pointe : l’envie de vivre entouré de gens riches.

Par la suite, il rejoint le management programme du Groupe Savoy à Londres, ce qui l’amène éventuellement au Hôtel Lancaster à Paris, où il parcourt toutes les fonctions de l’hôtellerie, de la conciergerie à la restauration, jusqu’à ce que l’obligation de faire son service militaire interrompt sa carrière pendant un an.

Après l’armée, pendant neuf ans, son parcours hôtelier comprend des postes différents, à responsabilités croissantes, au Sofitel – à Paris, à Marrakech, à Bamako, à Tombouctou et à Mopti. Ensuite, il rejoint le Warwick à Paris jusqu’à ce qu’il en soit nommé directeur du Warwick Hong Kong. Il passera ensuite deux ans au Warwick New York avant de revenir à Paris comme directeur général du Warwick Paris.

Devenu directeur général du Parc Hôtel Paris, chargé de redorer la renommée du restaurant de cet hôtel, il met en place l’une de ses idées phares qui sera la clé de voûte de sa future réussite : un partenariat avec le célèbre restaurateur Joël Robuchon, jusqu’à la retraite de celui-ci.

A partir de 1995, il choisit de poursuivre le principe d’un partenariat prestigieux avec Alain Ducasse, qui le suivra au Plaza Athénée en 1999 lorsque Delahaye en devient le directeur général.

A ses débuts au Plaza Athénée, le propriétaire fut le frère du Sultan de Brunei qui, lui, fut propriétaire du Dorchester à Londres, ainsi que du Meurice à Paris et du Beverly Hills Hotel en Californie. L’ensemble fut fusionné en 2002 sous le nom Dorchester Collection et Delahaye en devient le Chief Operating Officer (COO) en 2004. En 2005, le groupe achète le Principe de Savoia à Milan et en 2011 réouvre l’ancien Helmsley Palace à New York, qu’il vend par la suite (et qui deviendra le Lotte New York Palace depuis 2015), puis l’Eden à Rome en 2013.

Delahaye compte sa réussite au nombre de personnes sous sa responsabilité au Dorchester Collection – une progression qui passe de 208 en 2004 à plus de 600 en 2018.

Il estime qu’il a fait une belle carrière, bien que la satisfaction totale lui semble étrangère.

Il hésite, puis il rajoute avec un petit sourire narquois, “mais, vous comprennez, je ne suis pas le propriétaire de l’hôtel”.

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes de nos jours ?

Delahaye pense que les jeunes de nos jours ont davantage d’opportunités – “de chances”, dit-il – que dans le passé. Il estime que le monde du travail s’est amélioré et que c’est plus facile de réussir maintenant que lorsqu’il était jeune. Néanmoins, il perçoit qu’il y a de grands manquements dans l’éducation actuelle dont il reproche de transmettre trop de théories, laissant aux étudiants le sentiment que tout leur est dû, en minimisant les devoirs, l’implication et la responsabilité personnelle dans sa propre réussite.

“Nos enfants n’ont pas assez soufferts”, dit-il sans esquisser un sourire. “Les jeunes pensent qu’ils sont exploités s’ils doivent travailler 15 heures par jour, or c’est la règle dans l’hôtellerie”.

On a du pain sur la planche dans ces métiers de service !

Que pensez-vous de l’avenir du project management et la fameuse cohésion d’équipe dans l’hôtellerie? ( Je pose la question car ce sont mes domaines de spécialisation.)

Delahaye répond sans hésitation que le project management est voué à l’échec.

“Tout le monde veut dire son mot”, se plaint-il.

“Dans la réalité, les gens critiquent et ils détruisent. Puis les groupes hôteliers ne veulent pas prendre le risque que des pratiques soi-disant ‘démocratiques’ retardent le processus. Les donneurs d’ordres ont dépensé trop d’argent pour risquer un mauvais retour du projet. Le même est vrai pour le Sultan de Brunei,” dit-il.

Le bon ordre reste apparemment Top Down.

Avez-vous d’autres conseils pour les jeunes qui démarrent leur carrière ?

Delahaye préconise que, d’abord, il ne faut pas se marier trop vite, et, ensuite, qu’il ne faut pas poursuivre une carrière dans l’hôtellerie sans une envie folle de rendre service.

“Il faut aimer travailler quand les autres s’amusent”, rajoute-il.

Il estime que les femmes sont essentielles à l’hôtellerie car elles ont “un meilleur sens esthétique” que les hommes.

“De surcroît, à partir de 25 ans, on a déjà accès à des postes de responsabilité. Le bémol est de ne pas se marier avant 30 ans”.

Un léger voile de mélancolie passe sur son visage, ce qui me fait saisir l’opportunité de lui poser une question plus personnelle. Il me rassure que son propre mariage est solide, ayant survécu aux longues heures de travail les séparant sans doute puisque son épouse a elle aussi eu une carrière passionnante. Néanmoins, il regrette de n’avoir pu passer tout le temps qu’il aurait voulu avec ses propres enfants.

Quelque part, ses employés sont devenus aussi ses enfants. Au Plaza Athénée, cette famille comporte 43 nationalités et 80 métiers différents.

Quant aux Millennials, il hausse les épaules : “Il faudra bien qu’on s’y adapte. We just have to live with them !” Delahaye précise que la génération dite millénaire est effectivement plus impatiente et demande rapidement un “bon salaire”, ce qui correspond aux attentes inculquées par des parents qui leur ont offert des diplômes à de “bonnes écoles”.

Delahaye se permet un petit moment de mécontentement : “Ils sont surtout enseignés par des professeurs issus de l’hôtellerie, voulant des horaires réguliers et des journées de repos. Avant, il fallait séduire l’employeur. Maintenant, c’est le contraire : les candidats veulent des promesses.”

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